Expérience suspendue

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Voilà, ce qui apparaît désormais comme l’édition 1 a eu lieu, et outre les souvenirs, elle nous laisse la gageure d’une autre, à venir. À coup sûr, elle sera elle-aussi un « expérimenter » et elle prendra d’autres formes, qui restent encore à inventer.

En attendant ce site rendra compte, de manière sans doute sporadique, de notes qui n’ont pas eu le temps d’être postées durant les mois de préparation, et de quelques points d’inspiration pour ce qui est déjà notre passé et, si possible, notre avenir.

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« “Madeleine, jouez-moi un air, au phono, vous serez gentille. Celui qui me plaît, vous savez : Some of these days.” […] Madeleine tourne la manivelle du phonographe. Pourvu qu’elle ne se soit pas trompée, qu’elle n’ait pas mis, comme l’autre jour, le grand air de Cavalleria Rusticana. Mais non, c’est bien ça, je reconnais l’air dès les premières mesures. C’est un vieux rag-time avec refrain chanté. Je l’ai entendu siffler en 1917 par des soldats américains dans les rues de La Rochelle. Il doit dater d’avant-guerre. Mais l’enregistrement est beaucoup plus récent. Tout de même, c’est le plus vieux disque de la collection, un disque Pathé pour aiguille à saphir. »

Jean-Paul Sartre, La Nausée, 1938

Musique tisto !

Qui est l’auditeur musical ? Un type bien ? Un mec doué ? Ou la même chose que ce qu’il écoute ?

Excellente interview de Vivian Grezzini dans Libération mercredi 25 juin 2014, par Marie Lechner. La suite dans « point de presse » — comme ça, vous irez voir cette rubrique.

http://next.liberation.fr/musique/2014/06/24/ils-se-sentent-rassures-par-cette-masse-sonore-informe_1049458

et plus d’infos sur Underground Pollution Records :

https://www.facebook.com/vivian.grezzini

grammaire enchantée

Pour aimer la grammaire, il faut être illettré ou en écrire une. Conscients du peu d’intérêt public qu’ils suscitent, et pourtant du caractère crucial de leur discipline — n’ayant trait qu’à une certaine représentation, celle de la langue et de la société, mais de l’intérieur, ou, si on préfère, selon la face cachée d’une vieille lune —, mais aussi parce que leur extrême correction entraîne un goût pour les facéties, les grammairiens, armés d’implacables tableaux tout entiers soumis aux caprices de l’usage, savent que leurs règles n’existent que par les exemples qu’ils peuvent exhiber. Qui a passé de longues heures inutiles dans une grammaire espagnole ou allemande — nos pères latine ou grecque — et, désormais, devant l’évidence que nous resterions ici en France les derniers à écrire une langue que personne ne sait plus écrire, pressent que toute la saveur des contraintes réside dans le caractère imprévisible des cas où elles s’appliquent.

Et s’il y avait une grammaire de la chanson — ce qui pourrait se tenter, avec un peu de ténacité —, elle ne vaudrait que par les cas évoqués : il n’y a pas plus de chanson que de chansons. Et si — continuons — il en manquait, on pourrait toujours les inventer. La règle invente le cas. Et elle ne l’invente jamais mieux qu’en le découvrant (selon l’ambivalence de ce verbe en français ) où il existe, déjà.

tres_precis_de_conjugaisons_ordinaires_la_chanson_populaire_article

http://towardgrace.blogspot.fr/2014/03/le-verbe-sa-vie-son-chant.html?m=1

http://www.shutupandplaythebooks.com/tres-precis-de-conjugaisons-ordinaires-la-chanson-populaire-david-poullard-et-guillaume-rannou/

http://montenlair.wordpress.com

 

Extrait de « Manifeste »

« Je ne suis pas là pour parler. J’étais venu pour écouter, et auditeur je resterai ! » Michel Foucault, 23 février 1978, à l’Ircam

Parmi les points d’inspiration, découvert par Roland Barthes, dans l’édition d’Éric Marty des Œuvres, volume 5, cette semaine « inouïe », et pourtant si simple, à suivre le témoignage de ses particpants, à l’Ircam, en 1978. Le festival « Manifeste », du 11 juin au juillet 2014 en est, à sa manière, un autre écho.

http://manifeste.ircam.fr

Février 1978 : Pierre Boulez invitait au sein du jeune Ircam trois philosophes, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Roland Barthes, pour un cycle de cinq concerts-ateliers consacré au temps musical. Cette rencontre entre la philosophie et la création musicale se terminait au Centre Pompidou par une table ronde où intervenaient aux côtés de Pierre Boulez, Michel Foucault, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Elliott Carter, Luciano Berio, ainsi que Jean-Claude Risset, Michel Decoust et Gérald Bennett qui travaillaient alors à l’Ircam.

 

EXTRAITS DES PROPOS DE MICHEL FOUCAULT LORS DE CETTE SÉANCE DU 23 FÉVRIER 1978.

[…]

Michel Foucault : « Je ne suis pas là pour parler. J’étais venu pour écouter, et auditeur je resterai ! Le seul rôle que je puisse jouer, ce serait celui de questionneur, poser quelques questions à l’équipe de l’Ircam. Autour de quoi, sur quel sujet ? Il ne s’agit pas évidemment de faire un bilan sur ce qui s’est passé, mais de se demander ce qui s’est passé au cours de ces cinq soirées qui n’étaient ni des répétitions publiques ni des concerts commentés. C’était d’abord quelque chose qui nous a fait à tous plaisir, il faut partir de là. Bien sûr, l’idéal serait de faire parler tout le monde… enfin, l’idéal ou la catastrophe.

Alors, on a choisi une méthode inspirée directement des méthodes de Pierre Boulez : l’effet grossissant. Il découpe quelques mesures, il prend quelques instruments, les isole, et fait voir ce que c’est. Supposons la même chose: je suis un auditeur moyen, plutôt au-dessous de la moyenne, et puis il y a l’équipe de l’Ircam qui se trouve associée à cette entreprise de plusieurs façons. Elle est à la fois auditrice et créatrice, elle est des deux côtés de la barrière car les séances auxquelles nous avons assisté sont le résultat d’un travail collectif de l’Ircam. L’Ircam se fait une certaine conception et de la musique et du rapport du public à la musique. Et parce que c’est l’équipe de l’Ircam qui va maintenant définir ce qui va se passer dans les années prochaines dans cette ligne ou dans une ligne plus ou moins sinueuse à partir de là.

Nous sommes partis de quelques constatations très simples : il est vraisemblable qu’aucune forme d’art aujourd’hui, qu’aucune forme d’expression quelle qu’elle soit n’atteigne, ne secoue, ne passionne autant de gens que la musique sous toutes ses formes, savantes ou populaires au sens fort et plein du terme.

Deuxièmement, la musique savante, au moins depuis le début du xxe siècle, depuis Schoenberg si vous voulez, n’a pas cessé de cavalcader au-devant des formes esthétiques mais des formes d’expression et de pensée, sans qu’on n’en ait jamais pris conscience ni tiré toutes les conséquences.

Troisièmement, le discours sur la musique a toujours été soit un discours de compétence intérieur à la musique, soit un discours de consommation plus ou moins régulateur ou policier, un discours du goût. Ou bien encore un discours d’écho, de résonance d’oeuvre à oeuvre. Hier soir justement, avec Pierre Boulez, on parlait de ce phénomène. Au fond d’oeuvres littéraires qui furent en résonance dans la musique, ou de musiques qui eurent un écho dans les oeuvres littéraires, il n’y en eut guère qu’une dans les temps modernes, cela aura été Wagner. Avec Baudelaire, avec Mallarmé, avec Thomas Mann, avec Hermann Hesse. Proust. Et j’ai pensé qu’on avait oublié un nom hier, il y a cinq ans on l’aurait cité en premier, tout simplement Nietzsche.

Je ne crois pas que l’entreprise de Pierre Boulez et de l’Ircam soit de faire entrer la musique dans un grand rituel de communion générale : “parlons tous de la musique, faisons tous de la musique. ” Il ne s’agit pas de créer un Orphéon social. Mais je crois que le problème qu’on a essayé de poser, et vers lequel on s’oriente, est le suivant : est-il possible, non pas tellement de parler “sur” la musique, mais de parler à côté de, à partir de la musique, en dérivant d’elle, en se déplaçant par rapport à elle, en se mettant en mouvement à partir d’elle ? Parler de la musique sans que ce soit parler sur la musique. En bref, est-il possible dans un discours quelconque de la capter comme une force plutôt que de la capturer comme un objet ?

[…] En somme, il s’agit de parler de la musique, au sens où on peut dire “revenir de loin”. Après tout, ce n’est pas très nouveau. Quand les Pythagoriciens parlaient de la musique, non pas sur la musique, ils parlaient en dérivation par rapport à elle. Je crois qu’au Moyen Âge, il y a eu toute une théologie et cosmologie de la musique qui ne parlait pas “sur” la musique mais partait d’elle.

Voilà le sens général du projet.

[…] Une chose m’a beaucoup frappé dans les analyses qu’a présentées Pierre Boulez. Au fond, il n’a jamais rien dit de plus que ce qu’il y avait explicitement dans la musique. Si on prend, par exemple, une analyse d’oeuvre d’art comme celle de Panofsky, on voit là ce qu’il faut de détours pour arriver à voir ce qu’il y a effectivement dans une peinture. Je ne veux pas dire qu’il montre autre chose que ce qu’il y a dans la peinture ni qu’il applique une grille externe à la peinture. Mais quel n’est pas le champ immense de références qu’il faut parcourir pour arriver à voir ce qu’il y a dans la peinture.

Ce qui m’a frappé dans les analyses de Pierre Boulez, c’est qu’il n’avait besoin d’aucune référence externe, il avait à peine besoin de l’histoire de la musique, il s’est référé à Noces de Stravinsky ou à Messiaen. Il ne parlait jamais que de ce qu’il y avait effectivement dans la pièce qu’il étudiait et faisait tout le contraire de Monsieur Croche, il ne parlait pas de la musique comme d’un tableau. Il ne disait rien qui n’était au fond audible dans la musique, audible mais pourtant qu’on n’entendait pas. Que s’est-il passé ? J’ai été frappé d’une chose. Quand on entendait ce qu’il dirigeait, avant toute explication, on avait une certaine audition, bonne ou mauvaise, peu importe. Il donnait cette explication proprement interne à l’oeuvre, et on écoutait à nouveau.

On avait alors une autre perception : on ne pouvait pas dire qu’on entendait de la même façon même si on entendait la même chose et pourtant on ne peut pas dire qu’on entendait ce qu’il avait expliqué, on ne peut pas dire exactement qu’on reconnaissait. Il y a tout un travail de l’explication sur l’effet perceptif, un travail spécifique qui n’était pas de pure et simple analyse ou déchiffrement. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Que fait une telle analyse sur « l’oreille » d’un auditeur qui n’est pas un spécialiste de musique ? »

http://manifeste.ircam.fr/wp-content/themes/manifeste2014_twentytwelve/pdf/manifeste2014.pdf

 

Bensé (sans se presser)

Bon concert test pour Bensé et ces trois musiciens, jouant l’essentiel de son album Le Printemps, avec mention particulière, choix presque subjectif : « Le Vent se lève » en intro, « Ma Persane », « La Tempête », « Portrait Chinois » et, enfin, éponyme « Le Printemps ».

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(Photographies Ted)

Merci à Julien de s’être prêté au jeu des questions indiscrètes, aux Chantiers des Francos, en particulier Émilie Yakich, et celles et ceux qui ont suivi ce concert et cette rencontre.